Alain Dartevelle Écrivain - Collectif Lèse-Art

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Alain Dartevelle Écrivain

- Ecrivains/Poètes -

Alain Dartevelle, est un écrivain belge de langue française, né le 28 février 1951 à Mons et mort le 6 décembre 2017 (à 66 ans) à Bruxelles

Écrivain de romans de littératures de l'imaginaire, fantasy, -fiction, Alain Dartevelle est aussi un nouvelliste prolifique et publie dans de nombreuses revues comme Ère Comprimée, Fiction, Imagine, La Revue Nouvelle, Le Vif, Marginales, Série B, Phénix.
On le retrouve aussi dans diverses anthologies.
« Le sommeil de la raison engendre des monstres »,

affirmait Francisco de Goya. Or il se fait que, loin de là, ma nuit à moi est peuplée des visions mirifiques, mon ange, de ta petite personne qui tient à me poursuivre jusqu’en mes cauchemars qui sont aussi des rêves.

Au-delà des concepts habituels de commentaire et d’illustration où se cantonnent trop souvent textes et images, « La Nuit des Nus » les combine selon un jeu de miroitements qui tient du vertige…
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"Egographie" d'après un texte d'Alain Dartevelle
(2002/88) - (Boucle de nuit) - RTBF Archives sonuma-11/03/2018


"Egographie"portrait d'Alain Dartevelle. Un film de Marianne Sluszny et Guy Lejeune de 2002. Tenu pour être le meilleur écrivain belge contemporain de science-fiction, Alain Dartevelle aime à mêler les genres narratifs et surtout à les détourner de leur finalité première. Il aime aussi manifestement brouiller les pistes et, par l'entremise de ce film, il se place sous le signe d'un singulier dédoublement. Mais qui est Alain Dartevelle ? Ou plus exactement combien est-il ? Réponse par l'egographie. Dartevelle, nous prévient d'emblée la journaliste Marianne Sluszny, a été dans l'impossibilité de participer à ce portrait de lui-même. Mais il a tout de même livré un texte original - lu en voix off - qui nous accompagne tout au long du film. En contrepoint, intervient un curieux personnage qui nous parle très doctement de Dartevelle, avec un détachement qui frise la schizophrénie lorsqu'on finit par se douter qu'il s'agit, en fait, de l'écrivain parlant de lui-même à la troisième personne : Alain Dartevelle, nous dit-il, a vécu très tôt la pénible expérience de sa propre mortalité. Il n'a donc eu de cesse de développer une échappatoire, nettement perceptible à travers sa prédilection pour la (les) littérature(s) populaire(s), véritable ferment de son propre imaginaire. Parmi les divers métiers qu'il a pratiqués, le journalisme reste celui qui l'a le plus "sensibilisé aux techniques de propagande" (sic). Techniques que l'écrivain s'emploie sciemment à détourner vers ce qu'il appelle "la science de la fiction", manière à peine voilée de déchiffrer nos sociétés. La littérature de Dartevelle, in fine, se démarque de la science-fiction sans l'exclure car, au-delà du présent, tous les réels sont possibles. Et, à la différence d'Alice qui traverse le miroir, les personnages de Dartevelle restent dans le miroir d'où ils observent le réel ainsi que la fiction dans laquelle ils pourraient basculer. A travers prismes et reflets, sous des masques ou des personnalités d'emprunt, Dartevelle nous promène dans des lieux qui sont autant de portes d'entrée vers lui-même : L'église Ste Marie, à Bruxelles, lui évoque un immense astronef ; le quartier chaud de la gare du Nord, devient prétexte à situer son roman "Les mauvais rêves de Marthe" ; le dédale des couloirs de la RTBF lui inspire quelque digression sur "Script", le roman d'un monde où l'écrit est devenu une drogue prohibée ; le parc Josaphat surtout, où trône la statue d'un ancien dieu, Borée le démiurge, dans lequel il retrouve un écho de sa création littéraire, deviendrait presque la métaphore de la pensée dartevelienne... Il éclaire encore d'un regard personnel d'autres de ses romans, comme "Imago" et "Borg ou l'agonie d'un monstre", prétexte à une déclinaison sur la figure du double. Car il faut se rendre à l'évidence, un seul et unique thème traverse l'œuvre, lui conférant une cohésion que l'emploi d'une multitude de styles et de sources s'échinait à masquer, le thème du dédoublement de soi.
Égographie
Une nouvelle d’Alain Dartevelle
© Alain Dartevelle. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur
  Au sortir d'une nuit peuplée de rêves où je mène des vies parallèles à la mienne, rien ne s'opposait à ce que je me croie un autre. Une double surprise m'attendait pourtant. D'une part, c'était bien moi qui m'ébrouais, me levais, allais à la fenêtre. D'autre part, je ne me trouvais plus dans la vaste bâtisse que j'occupe en lisière du Brabant wallon. En une fraction de seconde, j'ai alors compris que j'étais plus moi-même que jamais. Car le panorama qui s'offrait à moi était exactement semblable à celui que, durant des années, j'avais pu observer depuis ma chambre, dans la maison de mon enfance et de mon adolescence.
  Comme sous l'effet d'un paradoxe temporel, j'avais réintégré la région montoise de mes tendres années, et rien n'avait changé dans ce paysage herbu qui n'est pas la campagne, mais plutôt une friche lourde des traces d'activités révolues. Dont ce terril qui m'avait toujours évoqué quelque tumulus, ou mieux : le mausolée d'un empereur barbare enterré là avec tous ses biens. Une colline artificielle, sous laquelle dormiraient divers trésors de guerre et des diamants noirs, et les corps momifiés ou pétris d'argile peinte de toute une soldatesque en ordre de bataille, telle que j'en ai vu, depuis lors, du côté de la Chine qui nourrit mes fictions autant que les choses d'ici…
  Je réfrénai un sourire. Ma foi, j'étais incorrigible : toujours prêt à tirer le réel du côté de mes chimères, à lui attribuer les pouvoirs sulfureux d'une imagination pour le moins débordante. À l'avenir, je devrais me réfréner, tenter de garder le contact avec le présent. Et l'envie m'est venue d'aller respirer le plein air du jardin.
 
  Cependant, au bas des escaliers, ni la cour intérieure, ni le jardin, ni le verger n'étaient au rendez-vous. Alors que je ne savais plus trop ni où j'étais ni où j'en étais, un coin précis de Bruxelles se déployait devant moi, tel un immense trompe-l'œil. Bruxelles, une ville dont j'aurai partagé l'existence, dont je me serai repu pendant plus de dix ans… Bruxelles et son parc Josaphat, au cœur duquel un pont rustique ménage une sorte de théâtre de plein air à la statue de Borée, le dieu des Vents du Nord, fils d'un Titan et de l'Aurore…
  Je scrutais la scène comme si je visionnais un film, et le plus curieux était que ma silhouette y apparaissait. Oui, je me voyais m'approcher de ce géant de bronze campé sur la rocaille, arc-bouté aux nuées, soufflant le tiède et le glacé sur la vie des vivants. Borée, dont la présence d'homme nu et vert-de-gris me fascinait encore. La férocité de son regard, son souverain mépris envers les captifs du temps qui passe… Une représentation parfaite du pouvoir en ce qu'il a de surhumain, d'épouvantable aussi : celle d'une divinité tombée du ciel et surplombant nos têtes, prête à nous écraser…
  Du coup, l'image d'un autre dieu m'est revenue à l'esprit. Un dieu condor auquel, m'improvisant démiurge, j'avais donné vie dans mon premier vrai livre, qui parle de l'agonie d'un monstre. Un homme-oiseau qui pour tout dire, était mon double. Une déclinaison de ma propre personne où j'avais tenu à concentrer, pour mieux la conjurer, la méchanceté foncière qui sommeille en moi…

  Désireux de mettre de la distance entre mes obsessions et moi, j'avais dû quitter précipitamment le parc Josaphat, m'en éloigner, marcher au hasard dans les rues de Schaerbeek. Du moins, mon double filmique avait dû le faire. Toujours est-il que je l'ai retrouvé en train de contempler de loin l'imposant édifice de l'église Sainte-Marie, laquelle persiste à m'évoquer un énorme astronef qui se serait posé là, au bout de la très longue piste d'atterrissage qu'est … Comme toujours, je le sentais sur le point de redécoller, de faire jaillir le feu de ses multiples tuyères où se conjuguent l'art byzantin et un baroque à la Jules Verne…
  Et là, il m'a semblé qu'une conversation muette s'établissait entre cette incarnation de moi et mon esprit en alerte. Confondre une église avec un astronef, non mais ! Toujours ce parti pris de science-fiction, ironisait-il… Je supportai la contradiction sans broncher. Comme tu le sais, mon cher, lui répondis-je mentalement, il est probable que nous devions un tel tour d'esprit aux magazines populaires dont nous faisions ample consommation à cet âge qu'on dit bête. Le charme de leurs couvertures aux teintes vives, acidulées, leurs histoires à rebondissements…Nous en aurions gardé un côté ludique : celui qui anime les décors en carton-pâte d'Océan noir et la suite romanesque de Vertor, avec ses fusées interplanétaires et ses robots-gendarmes, et sa planète extravagante peuplée de nabots à peau bleue…
  J'avais sans doute eu tort de répondre sincèrement. Lui en profitait pour minimiser la portée de mes écrits, tout en se désolidarisant de moi. Bref, me laissa-t-il entendre, mes lectures de jeunesse comme mes récits à l'attention des jeunes développaient des mondes complètement fictifs. Des univers qui niaient la réalité, le temps d'un dépaysement radical. Autant dire des livres de rien du tout…
  Il m'agaçait, le bougre, et je crois m'être mis à l'apostropher, à parler à voix haute :
  — Comme si vous n'aviez pas compris que ces mondes sont des transpositions romancées du nôtre !
  — Une manière détournée de déchiffrer nos sociétés, dut-il admettre.
  Il avait dû sentir le danger d'un réel affrontement. Soudain, il se mettait à abonder dans mon sens !
  Notre échange de vues se mua donc en un étrange soliloque à deux voix :
  — Observer le présent à travers un autre prisme...
  — …Une assez bonne définition de la science-fiction…
  — …au sein de laquelle tout est possible.
  — Même d'en jouer…
  — Et de s'en servir pour aller visiter d'autres domaines littéraires.
  — … voire de s'en détacher, sitôt franchie la barrière qui sépare lecteur et écrivain…
  C'étaient là les idées saugrenues qui nous venaient à l'esprit, tandis que des mouvements de caméra restituaient les visions éclatées qui sous-tendent mes livres, créant un tourbillon au sein duquel mon sosie disparut, me privant d'interlocuteur à l'instant même où j'allais aborder mon morceau de bravoure, cette science de la fiction qui me tient tant à cœur…

  Naturellement, l'évocation de mes sources d'inspiration m'avait ramené dans mon bureau, qui est le point zéro, l'alpha et l'oméga de mes divagations mentales. Je me retrouvais donc à ma table d'écriture, c'est à dire à pied d'œuvre, en train de parcourir un livre dont je m'étais nourri.
  Déjà me revenaient à l'esprit les associations d'idées qui avaient fait mon miel : Sigmund Freud, science-fiction, savant fou… Initiales SF, titre originel de ce qui est devenu Imago : une ville-univers dont Sigmund est à jamais le maître à penser, sous les traits d'un vieillard capricieux et cruel…
  Ma foi, cette réinterprétation de la psychanalyse n'y avait pas été par quatre chemins, et on avait pu s'en scandaliser. Pour qui je me prenais ?. Pour qui ? Mais pour lui, tout simplement ! Du coup, voilà que je me voyais transporté dans ce qui aurait pu être son cabinet de consultation. Dans l'intimité de ce Sigmund dont j'ai lu bien des livres, en train de caresser du regard les statuettes antiques dont il faisait collection, et grâce auxquelles j'évoque charnellement sa présence.
  Mon cher Sigmund, je suis chez toi, je suis en toi, en ce héros d'une fiction dont tes idées et tes pratiques parfois douteuses constituent l'argument. Mais ne compte pas sur moi pour m'installer sur ton divan et y cracher le morceau, t'y avouer mes obsessions : car c'est bien moi l'analyste du père de la psychanalyse ! Moi qui t'ai extorqué quelques aveux posthumes, où il serait question de faux-semblants, je crois, et où la dictature des idées serait à l'ordre du jour.
  Ainsi nos parentés mentales se sont-elles rejointes, avant que je ne me sente soudain à sec et livré au flou absolu. Comme si, alors que j'investissais certains des chapitres de ta vie, toi tu subtilisais mon âme et me rejetais ensuite, vidé de ma substance, en quête d'autres identités.
  Je ne sais ce qui m'a pris, ce qui m'a poussé à sortir de cette impasse, mais c'est pourtant bien moi ou mon alter ego, que j'ai retrouvé en pleine exploration d'un monde interlope dont l'ange gardien, rien d'étonnant à cela, est en piteux état. Les quartiers chauds, où se cherche l'âme sœur… Des âmes interchangeables, soit dit en passant, ainsi qu'il en existe derrière des vitrines où se fait le commerce des corps, et que j'ai transplantées dans certains de mes livres.
  Des vitrines qui me sont autant d'écrans où j'aime à me projeter en deux dimensions, et dont la vacuité renferme tout le mystère des êtres, à commencer par le mien. Des vitrines qui me rappellent l'étrange convoi où j'avais rassemblé ce qui restait de l'humanité, afin d'y faire la chasse au spectre… Afin d'y traquer l'olibrius vêtu de noir qui était moi dans ma version burlesque d'homme sans qualités et sans autre épaisseur que sa texture verbale, et sans autre dynamique que le mouvement de ses phrases : une manière comme une autre de porter mon propre deuil, en même temps que celui d'une société dénuée de repères, qui s'engouffre dans le noir ainsi que le font les trains-fantômes…

  Il faut croire que j'en ai eu assez des fastes de la capitale. Je suppose que j'avais pris le train pour déserter Bruxelles et aller méditer ailleurs sur mes identités successives. Et voilà que j'échouais en bord de Meuse, près d'un de ces tunnels routiers que les Liégeois appellent des trémies : à croire que s'y fait le tri des bons et des méchants !
  C'était ici, Quai Bonaparte, que j'avais vécu un temps. Le temps d'écrire Duplex, le seul de mes livres à se dérouler en des lieux reconnaissables. Duplex ou le périple d'un certain Clarence Albedo, surnommé Baby-Face… Clarence Baby-Face, écrivain balafré, fumeur de cigarettes, qui assiste impuissant à la multiplication des femmes de sa vie. Une kyrielle de filles parfaitement semblables, qui se partagent la mémoire collective de ses émois amoureux et qu'il rejoint de place en place, dans le train qui le ramènera à Bruxelles aussi bien qu'au Café Pierre Loti d'Istanbul, qu'en Thaïlande ou qu'en Chine. En même temps que lui-même suit à la trace un être malfaisant qui est lui tout craché, écrivain assumant la fonction d'agent double dans une société où les époques se télescopent et où tout est dans tout… Pour en arriver où ? À ce constat qu'au fond, je n'aurai jamais été qu'un faux espion du réel.
  Et comme si j'improvisais un ultime chapitre à Duplex, je vois ce sosie romanesque forcer ma porte. Brandir un Lüger, monter quatre à quatre la double volée de marches qui mène à mon bureau. Y trouver mon corps glorieux dans sa pose préférée : devant un écran où j'alignerais sans peine la prose endiablée décrivant sa visite. Me viser à la tête et faire feu, et me laisser pour mort, mon sang vermeil ruisselant avec mes idées sur le clavier de l'ordinateur…
  Ainsi donc, j'aurais été la victime de mon double fictif, qui me devait la vie et que je n'avais créé que dans le but d'animer un roman prétendument réaliste ? Non mais, de quel pouvoir s'était-il cru investi ? Se croyait-il unique et autonome, au point d'espérer prendre ma place et usurper mon existence ?
  Il méritait, ma foi, une petite leçon dont je me réjouissais par avance. Je me suis donc remis sur pied, mort bien vivant, assassiné plutôt fringant, et je l'ai pris en filature tout en reprenant le contrôle de ses actes et de ses pensées. Jusqu'à preuve du contraire, c'était bien moi le maître de ce jeu de fausses pistes.
  Bientôt, je le vis pénétrer dans le bâtiment en direction duquel j'avais voulu qu'il aille. Je continuai à le suivre par le labyrinthe de couloirs qui menait à notre destination : le studio où se faisait le montage de l'émission en cours.
  C'est là que je le rejoignis. Devant un mur d'écrans qui me rappelaient le temps où je concevais Script et son monde où l'écrit est une drogue prohibée, et où les à-plats visuels masquent la profondeur que la lecture d'un livre est censée susciter… Une société vouée aux images, à leur existence de surface qui remplace la vraie vie et qui brouille les repères spatio-temporels…
  De fait, des séquences coexistaient, tournées en des lieux différents, où nous apparaissions souvent.
  — À quoi t'attendais-tu, fis-je. À ce que tu sois clairement identifié, et apprécié à ta juste valeur ?
  Du menton, je lui désignai la mosaïque de nos représentations :
  — Il n'y a ici qu'une variété de simulacres. Autant d'ersatz de toi, de moi, interchangeables, et qui s'annulent. Autant d'illusions d'approcher la vérité de notre être. Autant de mises en situation, autant de fragments d'un kaléidoscope en perpétuelle métamorphose…
  Il restait silencieux, tandis que j'insistais :
  — C'est peut-être notre véritable nature, en définitive. Des reproductions de nous, qui ne sont vraies que le temps de leur projection. Avant de sonner aussi creux que des coquilles vides…
  — Et d'ailleurs…
  Il m'interrogeait du regard, visiblement inquiet de ce que j'allais ajouter.
  — D'ailleurs, ai-je poursuivi avec une délectation cruelle, j'ai décidé que le prochain de mes livres aurait pour titre « Treize fois moi ». Treize, c'est pour le plaisir d'user d'un chiffre qui porte malheur, mais j'y interviendrai sûrement sous davantage de formes. Et je doute fort que tu t'y retrouves, parmi ces personnifications de moi…
  J'ai alors vu mon double se replier sur lui-même, se racornir et diminuer de volume, telle une baudruche qui se dégonfle. Je venais de le rayer du nombre des vivants. Touché au cœur, il allait plonger dans le gouffre d'une non-existence ou d'un coma profond.
  Quand, subitement, il s'est repris, et, concentrant dans son regard ce qui lui restait d'énergie, il a rejoint une image de lui qui se déroulait précisément sur l'un des écrans illuminés du studio de montage.
  C'était la séquence du parc Josaphat. Là où niche Borée, mon grand inspirateur aux allures de souffleur de théâtre. Mais le géant de bronze n'a prêté aucune attention à la prière muette que lui adressait mon spectre, de prolonger son existence. Le dieu des Vents du Nord n'avait d'autre souci que de vider infiniment sa poitrine de Titan, sans se soucier qu'on l'accompagne ou le délaisse. Je l'ai observé une fois de plus, gonfler les joues sans s'interrompre si une feuille sèche ou l'aile d'un pigeon frôlait son visage froid.
  Et puis, il se faisait fort tard, le parc allait fermer. Lui n'en avait cure. Il crachait du vent, encore, toujours, désignant d'une main lâche le cortège des visiteurs qui s'éloignaient, parmi lesquels une contrefaçon de ma propre personne… Il est vrai que les passants, honnêtes ou non, lécheurs de glaces et gaveurs de canards, botanistes en chambre et commères tricoteuses, ou amoureux conformes, ne devineront jamais la vraie nature du fiel que Borée expectore…. Pas plus que la folie de ceux qui, à mon image, jouent avec le vent des phrases.


FIN
   Égographie est une fiction inédite qui a partiellement servi de fil rouge à l'émission éponyme récemment réalisée par la RTBF (télévision belge de langue française). Un texte qu'Alain Dartevelle présente comme une déambulation au cœur de mes obsessions intimes et parmi les décors de certains de mes livres.

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